DIVALI : À QUOI SERT D’ILLUMINER NOS MAISONS SI NOS CŒURS RESTENT DANS L’OBSCURITÉ ?

Une réflexion personnelle sur la foi, la vérité, la piété, nos valeurs et notre responsabilité envers les autres.
À la veille de Divali, notre île Maurice va une nouvelle fois s’illuminer de milliers de petites lampes. Dans nos maisons, les familles se réuniront, les enfants partageront leur joie, les prières s’élèveront et les douceurs seront offertes aux voisins, aux amis et aux proches. C’est une fête que j’ai toujours appréciée, non seulement pour sa beauté et ses traditions, mais surtout pour la profondeur du message qu’elle nous transmet.
En regardant ces petites flammes qui éclairent la nuit, je me pose pourtant une question que je voudrais partager avec vous : à quoi sert d’illuminer nos maisons si nous laissons l’obscurité s’installer dans nos pensées, dans nos paroles et dans nos actions ?
Cette question peut paraître dérangeante en un jour de fête. Mais je crois justement que nos grandes célébrations religieuses doivent aussi être des moments de réflexion sur notre manière de vivre. Nous parlons souvent de la victoire de la lumière sur l’obscurité, du bien sur le mal et de la vérité sur le mensonge. Mais lorsque les lampes sont éteintes et que les célébrations sont terminées, que reste-t-il de ces enseignements dans notre vie quotidienne ?
Je ne pose pas cette question pour juger qui que ce soit. Je suis moi-même un être humain avec mes faiblesses, mes erreurs et mes contradictions. Comme chacun d’entre nous, j’ai encore beaucoup à apprendre. Mais plus les années passent, plus je suis convaincu que la spiritualité ne consiste pas simplement à accomplir des rites. Elle doit nous aider à devenir de meilleurs êtres humains.
Nous vivons à Maurice dans une société profondément attachée à la religion. Nous construisons des temples, des églises, des mosquées et d’autres lieux de culte. Nous organisons des prières, des cérémonies et des célébrations parfois grandioses. Tout cela fait partie de notre identité et de notre richesse culturelle. Je respecte profondément ces traditions. Mais je me demande parfois si, dans notre empressement à démontrer notre ferveur religieuse, nous ne risquons pas d’oublier l’essentiel.
La véritable piété ne se mesure pas à la grandeur d’un temple, au nombre de prières récitées ou à la richesse des offrandes. Elle se mesure à la manière dont nous traitons les autres, particulièrement lorsque nous n’avons rien à gagner en retour.
Une personne peut prier plusieurs fois par jour et manquer de respect à ses parents. Elle peut participer à toutes les cérémonies religieuses et pourtant humilier ses employés. Elle peut faire de généreuses donations à un lieu de culte tout en refusant de venir en aide à un voisin qui traverse des difficultés. Elle peut parler de vérité et de justice devant les autres, mais fermer les yeux sur une injustice lorsqu’elle profite à ses propres intérêts.
Je ne dis pas que les prières ou les cérémonies sont inutiles. Bien au contraire, elles peuvent nous apporter la paix intérieure, la discipline et la force morale. Mais elles perdent une grande partie de leur signification si elles ne se traduisent pas par une conduite juste et honnête.
Depuis longtemps, je suis attaché aux enseignements du Dharma. Dans la tradition hindoue, le Dharma nous rappelle notamment l’importance de la droiture, du devoir, de la justice et de la responsabilité. Pour moi, ce n’est pas un concept réservé aux livres sacrés ou aux discours religieux. C’est une manière de vivre.
Un commerçant qui refuse de tromper ses clients, même lorsqu’il pourrait réaliser un bénéfice supplémentaire, fait vivre ces valeurs. Un fonctionnaire qui refuse un pot-de-vin, malgré les pressions, accomplit son devoir avec intégrité. Un citoyen qui défend une personne injustement traitée, même lorsqu’il ne la connaît pas, donne un sens concret à la justice. Un enfant devenu adulte qui prend soin de ses parents âgés témoigne d’une gratitude qui vaut bien des discours.
Il en va de même pour celui qui partage discrètement un repas avec une personne dans le besoin, qui aide un malade à se rendre à l’hôpital ou qui trouve quelques minutes pour écouter une personne âgée vivant dans la solitude. Ces gestes ne font pas nécessairement la une des journaux. Ils n’attirent pas les applaudissements. Pourtant, ils représentent à mes yeux une forme profondément authentique de spiritualité.
Le Dharma n’est pas seulement ce que nous proclamons. C’est ce que nous faisons, particulièrement lorsque personne ne nous regarde.
Il existe une expression sanskrite qui m’accompagne depuis de nombreuses années : सत्यमेव जयते, Satyameva Jayate, seule la vérité triomphe. Ces mots, issus de la Mundaka Upanishad, sont bien davantage pour moi qu’une belle formule. Ils constituent un rappel permanent de la responsabilité que nous avons envers notre conscience.
La vérité n’est pas toujours confortable. Elle peut nous obliger à reconnaître nos erreurs, à décevoir des proches ou à renoncer à certains avantages. Il est parfois plus facile de se taire, de détourner le regard ou de suivre le mouvement. Mais que valent nos principes si nous les abandonnons dès qu’ils deviennent difficiles à défendre ?
Nous ne pouvons pas condamner le mensonge chez nos adversaires et l’excuser chez nos amis. Nous ne pouvons pas dénoncer la corruption lorsqu’elle nous pénalise et la tolérer lorsqu’elle bénéficie à notre entourage. Nous ne pouvons pas réclamer le respect de nos droits et rester indifférents lorsque ceux des autres sont bafoués.
Un principe qui change selon les personnes ou les circonstances cesse d’être un principe. Il devient une simple convenance.
C’est aussi pour cette raison que je crois que Divali doit nous inviter à réfléchir à la lumière que nous portons en nous. Dans la tradition du Ramayana, le retour de Shri Ram à Ayodhya nous rappelle notamment la victoire de la droiture et l’importance du devoir. Mais la beauté de ces enseignements ne réside pas uniquement dans les récits que nous transmettons de génération en génération. Elle réside dans notre capacité à les appliquer dans notre propre existence.
L’obscurité dont nous parlons à Divali ne se trouve pas seulement dans la nuit. Elle peut aussi se manifester dans notre orgueil, notre colère, notre avidité, notre jalousie, nos préjugés ou notre indifférence envers la souffrance des autres.
Et parfois, pour faire reculer cette obscurité, il ne faut pas accomplir un geste extraordinaire. Il suffit de demander pardon à une personne que nous avons blessée, de renouer le dialogue avec un membre de notre famille, de reconnaître une erreur ou de tendre la main à quelqu’un qui a perdu espoir.
Je pense souvent aux familles dans lesquelles des frères et sœurs ne se parlent plus depuis des années, parfois pour des questions d’héritage, d’argent ou de fierté. Je pense aux parents âgés qui attendent un appel de leurs enfants. Je pense aux personnes qui vivent seules et qui auraient simplement besoin de sentir que quelqu’un pense à elles.
À quoi bon décorer magnifiquement notre maison pour Divali si nous refusons d’ouvrir notre cœur à ceux qui nous sont proches ?
La plus belle lumière de Divali est peut-être celle que nous parvenons à rallumer dans le cœur d’une personne qui avait perdu espoir.
Cette réflexion me conduit naturellement à penser à notre société mauricienne. Nous avons la chance de vivre dans un pays où plusieurs traditions religieuses et culturelles se côtoient. Lors des grandes fêtes, les voisins échangent des douceurs, les collègues se souhaitent mutuellement bonheur et prospérité, et les familles de différentes confessions partagent des moments de fraternité. Cette richesse humaine mérite d’être protégée.
Mais je voudrais que nous ayons également le courage de nous poser une question plus difficile : sommes-nous devenus plus religieux sans nécessairement devenir plus honnêtes, plus justes, plus tolérants et plus solidaires ?
Je ne prétends pas que notre société ait perdu toutes ses valeurs. Je rencontre régulièrement des Mauriciens d’une générosité remarquable, des personnes qui consacrent leur temps et leurs ressources à aider les autres sans rien attendre en retour. Leur exemple me donne confiance dans notre pays.
Mais nous ne pouvons pas ignorer les comportements qui nous préoccupent. Le manque de respect envers les personnes âgées, les discriminations, les divisions communautaires, la recherche excessive du profit, l’indifférence envers les plus vulnérables et les injustices qui continuent de marquer notre société doivent nous interpeller.
Nous pouvons multiplier les cérémonies religieuses, mais si nous ne développons pas davantage la compassion, la tolérance et le respect, qu’aurons-nous véritablement accompli ?
Une société ne devient pas moralement exemplaire simplement parce qu’elle possède de nombreux lieux de culte. Elle le devient lorsque ses citoyens choisissent de pratiquer la justice et l’honnêteté dans leurs relations quotidiennes.
La religion devrait nous aider à devenir meilleurs, et non simplement nous donner l’apparence de la piété.
En ce Divali, je pense aussi à nos enfants et à nos petits-enfants. Nous leur enseignons les prières, les traditions et les récits de nos ancêtres. Nous leur expliquons pourquoi nous allumons les diyas et ce que symbolise la lumière. Mais je suis convaincu que les leçons les plus importantes ne sont pas toujours celles que nous leur donnons avec des mots.
Les enfants nous observent. Ils remarquent comment nous parlons de nos voisins, comment nous traitons les personnes qui travaillent pour nous, comment nous réagissons lorsqu’une personne exprime une opinion différente et comment nous nous comportons face à une injustice.
Si nous leur enseignons la vérité mais qu’ils nous voient mentir pour obtenir un avantage, quel message retiendront-ils ? Si nous leur parlons de respect mais qu’ils nous entendent humilier quelqu’un, quelle valeur donneront-ils à nos paroles ? Si nous leur expliquons l’importance de la générosité mais que nous refusons d’aider une personne dans le besoin, que comprendront-ils réellement ?
Nos enfants n’apprennent pas seulement ce que nous leur disons. Ils apprennent surtout ce que nous sommes.
C’est pourquoi je souhaite que nous leur transmettions non seulement les traditions religieuses, mais également le courage moral qui leur permettra de devenir des adultes responsables. Apprenons-leur à respecter toutes les religions, à dire la vérité, à protéger la nature, à défendre les personnes vulnérables et à refuser les discriminations. Apprenons-leur que la réussite ne se mesure pas uniquement à l’argent gagné, à la maison construite ou au statut social atteint.
Une vie réussie se mesure aussi à la paix que nous avons apportée autour de nous, aux personnes que nous avons aidées et aux valeurs que nous avons su préserver.
Divali est également associé, dans plusieurs traditions, à la prospérité et à la bénédiction de Lakshmi. Je souhaite naturellement à toutes les familles mauriciennes de connaître la réussite, la sécurité matérielle et le bonheur. Mais je crois que nous devons également réfléchir à la signification de la prospérité.
Que vaut une grande maison si elle est dépourvue de paix ? Que vaut une fortune si elle a été acquise au détriment des autres ? Que vaut une carrière brillante si elle nous conduit à oublier nos parents, nos proches ou nos responsabilités envers la société ?
Je ne suis pas opposé à la réussite matérielle. Le travail, l’effort et l’esprit d’entreprise méritent d’être encouragés. Mais la richesse devrait nous donner davantage de moyens de faire le bien, et non nous éloigner de notre humanité.
En cette période de célébration, ayons également une pensée pour ceux qui traversent des moments difficiles. Certaines familles affrontent la maladie. D’autres vivent un deuil récent. Des personnes âgées passeront peut-être cette journée dans la solitude. Des parents se demanderont comment offrir quelques douceurs à leurs enfants alors que les dépenses du quotidien deviennent de plus en plus difficiles à supporter.
Nous ne pouvons pas supprimer toutes les souffrances du monde. Mais nous pouvons parfois alléger celles d’une personne proche de nous. Un appel, une visite, un repas partagé ou une parole sincère peuvent apporter davantage de réconfort que les décorations les plus coûteuses.
Je voudrais également que la lumière de Divali nous inspire dans notre vie publique. Les valeurs de vérité, de justice et de responsabilité ne devraient pas s’arrêter à la porte de nos maisons ou de nos lieux de culte. Elles devraient aussi guider ceux qui exercent des responsabilités politiques, administratives, économiques et sociales.
L’honnêteté ne devrait pas dépendre de l’appartenance politique. La justice ne devrait pas varier selon la richesse ou l’influence d’une personne. La dignité humaine ne devrait jamais être sacrifiée pour préserver un intérêt particulier.
Nous avons besoin d’institutions qui inspirent confiance, de responsables qui respectent leur parole et de citoyens qui refusent de considérer la corruption ou le favoritisme comme des pratiques normales.
Mais cette exigence commence aussi par nous-mêmes. Nous ne pouvons pas demander aux dirigeants une intégrité que nous refusons de pratiquer dans notre propre vie. Nous ne pouvons pas réclamer une société plus juste tout en recherchant des passe-droits dès que nous en avons l’occasion.
La transformation morale d’un pays ne commence pas uniquement au sommet de l’État. Elle commence également dans nos familles, nos écoles, nos lieux de travail et nos choix quotidiens.
En ce jour de Divali, je voudrais donc aller au-delà des vœux habituels. Bien sûr, je souhaite à chacun la santé, la paix, la prospérité et le bonheur. Mais je souhaite surtout que cette fête nous donne l’occasion de nous retrouver avec nous-mêmes et de réfléchir à la personne que nous voulons devenir.
Peut-être pourrions-nous décider d’être un peu plus patients avec nos proches, plus attentifs envers nos parents âgés, plus généreux envers ceux qui ont moins que nous et plus courageux lorsqu’il faut défendre ce qui est juste.
Peut-être pourrions-nous renouer avec une personne dont nous nous sommes éloignés, mettre fin à une vieille rancune ou simplement consacrer davantage de temps à ceux que nous aimons.
Et peut-être pourrions-nous aussi nous demander si nous sommes réellement fidèles aux valeurs que nous affirmons défendre.
Je sais que personne ne peut être parfait. Ce n’est d’ailleurs pas ce que je demande. Je crois simplement que nous pouvons tous essayer de devenir un peu meilleurs qu’hier.
À mes compatriotes de toutes les confessions, je voudrais dire que le message de Divali dépasse les frontières religieuses. La lumière, la vérité, la compassion, la justice et l’espérance sont des valeurs qui peuvent rassembler tous les êtres humains.
Notre île Maurice a besoin de cette lumière. Non seulement dans ses maisons et dans ses rues, mais aussi dans les relations entre ses citoyens, dans ses institutions et dans la manière dont nous préparons l’avenir de nos enfants.
Demain, lorsque nous allumerons nos diyas, j’aimerais que nous prenions quelques instants pour regarder cette petite flamme et nous demander ce qu’elle représente réellement pour nous.
Avons-nous apporté un peu de lumière dans la vie de quelqu’un cette année ? Avons-nous eu le courage de dire la vérité lorsqu’elle était difficile à entendre ? Avons-nous défendu nos principes même lorsque cela ne nous arrangeait pas ? Avons-nous été présents pour une personne qui avait besoin de nous ?
Je ne connais pas les réponses que chacun apportera à ces questions. Mais je crois que le simple fait de se les poser peut déjà nous aider à avancer.
Car le véritable Divali ne commence pas lorsque nous allumons une lampe devant notre maison. Il commence lorsque nous décidons d’éteindre l’obscurité dans notre propre cœur.
En cette belle fête, je souhaite de tout cœur que la lumière de Divali apporte la paix dans nos familles, la sérénité à ceux qui souffrent, l’espoir à ceux qui traversent des difficultés et la sagesse à ceux qui portent des responsabilités.
Que nos enfants grandissent dans la vérité, que nos aînés vivent dans la dignité et que notre pays demeure une terre de fraternité, de respect et de justice.
Et surtout, n’oublions jamais qu’il est facile d’allumer mille lampes. Le véritable défi est de devenir soi-même une lumière pour les autres.
शुभ दीपावली — Shubh Deepavali ! 🪔
सत्यमेव जयते — Satyameva Jayate ! Seule la vérité triomphe.
धर्मो रक्षति रक्षितः — Dharmo Rakshati Rakshitah ! Le Dharma protège ceux qui le préservent. 🙏❤️🇲🇺
Dave Kissoondoyal
MBA, LLM (Cyberlaw)
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